Line Cottegnies, Claire Graffeuille, Tony Gheeraert

Avant-propos

 



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Au XVIIe siècle, les passions sont un enjeu majeur aussi bien dans le champ de la philosophie que dans celui des arts et de la littérature. Au croisement de la physiologie et de la morale, la doctrine des passions est la pierre angulaire de toute philosophie érigée en système ; c’est pourquoi il n’est pas un auteur qui ne soit amené à composer son traité des passions : Coëffeteau et Senault, mais aussi, surtout, Descartes et Malebranche, contribuent à dessiner, en France, une géographie nouvelle de la passion qui innervera tout le classicisme. De l’autre côté de la Manche, l’Angleterre est aussi un grand pays de l’anatomie morale, genre illustré aussi bien par Burton que par Hobbes qui, dans sa théorie controversée des passions, met en avant la prééminence de l’amour-propre (self-interest).

Dans le monde des lettres, c’est peut-être au théâtre que s’élabore le plus nettement une réflexion sur les passions : si Chapman propose une méditation sur la colère et la résistance stoïcienne aux emportements de l’âme, et si la comédie des humeurs de Jonson reste encore largement tributaire de l’ancienne médecine galénique, Shakespeare inaugure un théâtre moderne de la passion où l’amour, vécu comme un destin, apparaît comme autrement dangereux que ne le laissait penser la psychologie humorale. Aussi n’est-ce peut-être pas sans raison que des moralistes chrétiens s’alarment d’un théâtre qui exalte les passions ; les calvinistes anglais aussi bien que les augustiniens français se refusent à envisager la possibilité même d’une catharsis et s’inquiètent d’un théâtre qui met en scène des passions contagieuses susceptibles de contaminer le spectateur.

Les artistes, de leur côté, s’inquiètent aussi de ces débordements passionnels que peuvent provoquer les spectacles, et tentent d’y répondre par une codification stricte de la représentation des émotions ; c’est à cette fin que Charles Le Brun élabore sa grammaire des passions, fondée sur ses célèbres expressions faciales. En Angleterre, pendant la Restauration, on assiste à une entreprise similaire de remise en ordre du théâtre avec notamment la tragédie néo-classique de Dryden, mais la tradition empirique résiste à l’importation des modèles français. En définitive, la réception de Le Brun en Angleterre permet de percevoir le peu d’impact sur le sol anglais de la théorisation continentale.

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Les textes réunis ici trouvent presque tous leur origine dans les travaux du séminaire Epistémè entre 1995 et 1997. Ils ne prétendent nullement offrir une vision complète de la problématique des passions à l’âge classique, mais constituent comme des pages arrachées à une histoire des passions, et suggèrent que les mouvements intellectuels et esthétiques se nourrissent des relations réciproques entre théorisation et pratique artistique.


Pour citer l'article :

Line Cottegnies, Claire Graffeuille, Tony Gheeraert, « Avant-propos », Études Épistémè1, 2002. Représentation des passions.

URL: http://revue.etudes-episteme.org/spip.php?article4


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Directeur de publication: Gisèle Venet
Rédacteur en chef : Line Cottegnies
Rédacteur en chef associé : Christine Sukic



Études Épistémè,
1, 2002. Représentation des passions

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La représentation des passions en France et en Angleterre (XVIIe - XVIIIe siècles)

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