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Line Cottegnies

La version en vers des Sonnets de Shakespeare par Ernest Lafond (1856) : défense de la poésie à l’âge de la prose

 


Résumé / Abstract


La période romantique s’intéresse peu à Shakespeare poète, encore moins au sonnettiste. Les premières traductions de ses œuvres ne comprennent généralement pas les poèmes, et il faut attendre le milieu du XIXè siècle pour que ceux-ci y trouvent leur place. Lorsque Pierre Letourneur fait paraître entre 1776 et 1783 sa monumentale traduction des œuvres complètes de Shakespeare, il en exclut tous les poèmes, sans même s’en justifier. C’est à François-Victor Hugo que l’on doit la première traduction française intégrale des Sonnets : il les inclut dans son édition en dix-huit volumes des œuvres (1859-66), mais il les avait déjà fait paraître séparément en 1857. Hugo s’insère naturellement dans la tradition déjà bien établie des traductions romantiques qui, par souci de modernité, traduisent la poésie en prose. Pendant un siècle, de Letourneur à Montégut, la traduction du théâtre shakespearien se fait intégralement en prose et les poèmes sont soumis au même traitement. Chateaubriand avait, entre autres, donné ses fondements théoriques à cette pratique dans les préliminaires à son influente traduction du Paradis perdu de Milton (1836). C’est dans ce contexte qu’un an avant la traduction intégrale des sonnets par Hugo, Ernest Lafond fait paraître une traduction de quarante-huit sonnets en alexandrins (1656). La seule autre tentative de traduction des sonnets en vers au XIXe siècle sera celle d’Alfred Copin en 1888, mais le contexte est alors devenu plus favorable à la traduction en vers. La traduction de Lafond paraît donc à un moment de pliure important dans l’histoire littéraire du siècle, un an avant la parution des Fleurs du mal — texte bien sûr capital dans l’histoire du sonnet — et de la traduction d’Hugo. Cet essai tente de répondre à deux questions. Tout d’abord, quel rôle joue donc la traduction des Sonnets de Shakespeare dans cette querelle du vers et de la prose ? Dans le contexte, la version de Lafond prend des allures de manifeste pour la réhabilitation de la traduction en vers, mais peut aussi se lire comme une défense et illustration du genre du sonnet. Enfin, quel type de projet traductif Lafond met-il en œuvre ? On montrera que la traduction de Lafond, nourrie d’échos à la poésie française contemporaine (Hugo, Lamartine), est marquée par une poétisation délibérée et par un conservatisme idéologique considérable. On tentera alors d’évaluer alors la place d’une telle entreprise dans l’histoire littéraire et dans l’histoire de la traduction au XIXè siècle.

Abstract
The French Romantics showed little curiosity for Shakespeare as a poet, let alone as a sonneteer. The first translations of his works usually ignore his poems and these start making their entry into the complete works only towards the middle of the XIXth century. When Pierre Letourneur published the first, epoch-making translation of Shakespeare’s Complete Works between 1776 and 1783, he tacitly excluded all the poems. François-Victor Hugo is the first translator to offer a complete French translation of the Sonnets (1857). Thanks to him, the Sonnets finally make their way into Shakespeare’s Complete Works in France. Hugo belongs to the well-established tradition of Romantic translators who translated poetry into prose for the sake of modernity. In fact, for a whole century, from Letourneur to Montégut, Shakespeare’s drama and poetry are consistently rendered in French prose. Chateaubriand is one who theorized about the practice of Romantic prose translation, particularly in the preface to his very influential translation of Milton’s Paradise Lost (1836). This is the context in which Ernest Lafond published his own translation of 48 sonnets into alexandrines, one year before Hugo’s prose version, in 1656. There will only be one other attempt at turning the Sonnets into French verse in the 19th century, by Alfred Copin, in 1888, but in a context that has by then become much more favourable to translation in verse. Lafond’s version of the Shakespeare’s Sonnets thus appears at a critical moment in the literary history of the century, one year before the publication of Baudelaire’s Fleurs du mal — a key text in the history of the sonnet — and of Hugo’s prose translation. In this essay, I will try to answer two important questions. First, what part, if any, does the translation of Shakespeare’s Sonnets play in this quarrel between poetry and prose in 19th-century translation theory ? In this context, Lafond’s version can be read as a manifesto in favour of the practice of verse translation for poetry, but it is also a defense and illustration of the genre of the sonnet. Finally, what are Lafond’s theoretical principles, if any ? This essay shows that his translation, which is steeped in contemporary French poetry (Victor Hugo, Lamartine), is characterized both by deliberate poeticization and ideological conservatism. The article will eventually try to assess the status of such an enterprise in literary history and in the history of translation theory.

L’auteur


Professeur à l’Université de Paris 3 - Sorbonne Nouvelle. A publié un ouvrage sur les poètes cavaliers, L’Éclipse du regard : la poésie anglaise du baroque au classicisme (1625-1660) (Genève : Droz, 1997) et un recueil d’articles, en co-édition, avec Nancy S. Weitz, Authorial Conquests : Essays on Genre in the Writings of Margaret Cavendish (Madison, Teaneck : Fairleigh Dickinson University Press ; Londres : Associated University Presses, 2003). En préparation : l’édition et la traduction d’Henry VI de Shakespeare pour la Pléiade.



Pour citer l'article :

Line Cottegnies, « La version en vers des Sonnets de Shakespeare par Ernest Lafond (1856) : défense de la poésie à l’âge de la prose », Études Épistémè, 6, 2004. Le voyage du texte, Les sonnets de Shakespeare, p. 1-15.

URL: http://revue.etudes-episteme.org/spip.php?article52


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Rédacteur en chef : Line Cottegnies
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Études Épistémè,
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