Line Cottegnies, Christine Sukic

Avant-propos

 



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Quelque vingt ans après la « querelle du baroque et du maniérisme » en France, on peut se demander s’il est nécessaire de rouvrir le dossier, puisque les contours du champ critique semblent depuis lors s’être stabilisés et chacun paraît y avoir trouvé sa place — encore un colloque sur « baroque » et « maniérisme », dira-t-on. Les malentendus, mais surtout les incompréhensions, demeurent et il paraît bien vain de vouloir encore tenter de les dissiper : chacun est désormais campé sur ses positions et le dialogue semble bel et bien rompu entre les tenants de ces notions et leurs adversaires. Les Anglicistes français, quant à eux, continuent en outre de se heurter au scepticisme des Anglo-saxons, qui persistent à refuser d’appliquer ces concepts, relevant selon eux exclusivement de l’histoire de l’art, à la littérature britannique.En France, au sein même des partisans du baroque ou du maniérisme, les divergences restent légion : hostilité des partisans du baroque au « maniérisme », ou l’inverse, périodisation fluctuante (phase maniériste et/ou baroque contre « âge baroque »…), contenu conceptuel plus ou moins précis. Georges Forestier, par exemple, parle volontiers d’« âge » ou d« ’époque baroque », mais, prudent, ne s’étend pas sur la ou les esthétiques sous-jacentes, ni sur leur périodisation, alors qu’il s’intéresse spécifiquement à la question de « théâtre dans le théâtre », dans laquelle Claude-Gilbert Dubois et Didier Souiller voient un élément structurant de l’esthétique du théâtre baroque [1]. Chez les adversaires du baroque et du maniérisme, on rencontre toujours les mêmes réticences à appliquer à la littérature des notions qui appartiennent prioritairement au champ de l’histoire de l’art ou de la musicologie. Déjà Didier Souiller, en 1988, avait pris ses distances avec la tradition critique formaliste des pères fondateurs en baroquie comme Jean Rousset et récusait le parallèle entre les beaux arts et la littérature comme point de départ, pour s’intéresser plutôt aux perceptions et aux représentations collectives dans la période 1580-1640 dans la littérature européenne [2]. Cette démarche lui permettait ainsi de circonvenir les critiques qui visaient la recherche des correspondances, parfois hâtives, ou les typologies analogiques entre beaux arts et littérature ; mais il arrivait à des résultats qui n’étaient pas si éloignés, au fond, de ceux, par exemple, de Jean Rousset ou de Claude-Gilbert Dubois. Enfin, un malentendu plus récent semble opposer, en France, les Anglicistes et les spécialistes de littérature française ou comparée : alors que les premiers s’intéressent aux méthodes des seconds pour tenter de tester leur validité dans le champ des littératures anglo-saxonnes, les seconds semblent marquer un intérêt – dont il est encore trop tôt pour savoir s’il sera durable – pour le néo-historicisme que les Anglo-saxons appliquent à leurs littératures, sous l’effet de l’avénement outre-Atlantique du renouveau des études historicistes, socio-politiques et des « cultural studies » [3].

Quelles perspectives aujourd’hui, pour les outils critiques que sont aussi les notions de maniérisme et de baroque ? Le colloque dont sont tirés la plupart des textes qui suivent a été conçu dans le but de croiser les discours théoriques et les pratiques selon diverses disciplines (lettres, littérature comparée, philosophie, anglais). L’idée nous en est venue lors de discussions avec des étudiants et des collègues, car il reste de bon ton, dans certains cénacles universitaires, de « tonner contre » le maniérisme et le baroque, comme le bourgeois de Flaubert contre la Chambre des députés [4]. Quelle « productivité » critique pouvaient encore avoir aujourd’hui ces concepts critiques pour les nouvelles générations de chercheurs, à une époque où les approches formalistes n’ont plus la cote ? Nous avons eu envie d’inciter nos invités à réfléchir à cette question — certains nous offrent une réflexion méthodologique sur les concepts en présence, d’autres nous montrent comme leur application pratique peut aider à lire une œuvre littéraire, nous donnant à voir un art (ou une praxis) de la méthode plutôt qu’un discours méthodologique en tant que tel.

Aujourd’hui, grâce à des critiques comme Gisèle Venet, il est possible de dire, du moins en France [5], que l’Angleterre connut elle aussi un « âge baroque », entre 1580 et 1640 — même si nombreux sont ceux qui préfèrent encore la notion indéterminée de « Renaissance », avec le sens fourre-tout que prend ce terme dans le contexte anglais pour désigner la période qui s’étend de 1550 à la Restauration [6]. On peut ensuite affiner encore, à la manière de C.-G. Dubois, en dégageant une sensibilité « maniériste » en littérature, en prenant garde aux oppositions trop tranchées — car en plaquant une périodisation trop stricte sur du vivant, on court le risque d’invalider tout le paradigme –, courant esthétique qui serait suivi, avec plus ou moins de continuité, par une sensibilité baroque plus tardive, avant l’avénement d’une période, après la Restauration de 1660, où l’emporte le goût néo-classique, incarné par un auteur comme Dryden, le théoricien en Angleterre des unités aux théâtre [7]. Aussi utile que puisse être cette typologie pour appréhender les grandes mutations esthétiques du siècle, elle présente un certain nombre de problèmes du fait du lourd travail conceptuel qu’elle nécessite avec la mise en place de catégories esthétiques et philosophiques qui s’appuient nécessairement sur les autres mouvements artistiques et sur l’histoire des idées et des sensibilités, et fait intervenir la subjectivité du critique dès lors que l’on s’avise de classer œuvres ou auteurs – la démarche peut alors prendre un tour axiologique. Si l’utilisation diachronique de ces catégories s’avère complexe, on peut affiner ce premier modèle en lui imposant une inflexion qui consiste à appréhender l’opposition entre maniérisme et baroque — non plus comme celle de deux courants esthétiques successifs — mais comme celle de modalités concurrentes (et existant dans la synchronie) du discours et de l’imaginaire, comme le font Gisèle Mathieu-Castellani et Gisèle Venet [8]. Elles présupposeraient chacune, dès lors, des traits rhétoriques et stylistiques, esthétiques et idéologiques propres, une vision du monde et de soi distinctes [9]. Ainsi, selon G. Mathieu-Castellani, le discours baroque « asserte sans modaliser, il est catégorique et impératif. Il cherche l’efficace d’une parole qui entend à la fois persuader et convaincre » [10] ; le discours maniériste « ne cherche ni à convaincre, ni à émouvoir ; il est sceptique : il dit le doute, l’incertitude, le suspens, et, comme l’observait Odette de Mourgues, il manque de conviction. L’énoncé est questionnant, problématisant toute assertion » [11]. Derrière ces deux formes de discours, ce sont deux visions du monde qui s’affirment, l’une fondée sur l’appréhension totalisante, l’autre sur la perception du fragmentaire. Même si l’œuvre d’un auteur révèle en général la prédominance de l’une ou de l’autre, rien n’interdit, en fait, que l’on puisse trouver les deux « tendances » de l’imaginaire chez le même auteur, selon l’œuvre — d’autant que l’obéissance aux conventions génériques crée ses propres contraintes —, voire au sein de la même œuvre [12]. Il s’agirait au fond de distinguer deux « manières » de négocier le rapport aux conventions littéraires, l’une fondée essentiellement sur le jeu, l’autre sur la capacité à émouvoir, qui serait liée en dernière analyse à l’affleurement d’une conscience tragique du monde [13].
Les textes qui suivent reflètent à leur manière la vivacité des débats autour de ces notions encore aujourd’hui, en 2005-2006. Ils témoignent d’une diversité de théories et de pratiques réjouissante, qui procède autant de divisions disciplinaires que de choix singuliers, qui sont aussi ceux de la deuxième génération, celle qui prend la suite des pères fondateurs en baroquie. En organisant ce colloque et en rassemblant ces textes dans un volume de Mélanges, ses anciens élèves ont voulu rendre hommage à Gisèle Venet, Professeur émérite à l’Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle, pour son infatigable énergie à défendre et à illustrer la formidable productivité propre aux concepts de maniérisme et de baroque pour l’analyse de la littérature anglaise, toujours dans la plus grande rigueur et le désir de faire avancer le débat conceptuel en se confrontant à l’autre. À l’image des débats passionnants, parfois contradictoires, mais toujours stimulants, qui ont ponctué ces journées, les textes qui suivent sont autant de voies d’accès à une connaissance sur la littérature qui passe par l’étude de l’esthétique et s’inscrivent dans un dialogue averti avec les théories qui les précèdent. À ce titre, ils constituent de précieuses contributions au débat public dans lequel ils s’inscrivent résolument.

Tous ses élèves, ses anciens élèves et ses amis n’ont pu fournir un texte à temps pour ces mélanges dédiés à Gisèle Venet, mais ils s’associent à ceux d’entre eux qui ont pu le faire pour la remercier de leur avoir montré la voie, celle de la passion de connaître et de comprendre.

Notes

[1] George Forestier, Le Théâtre dans le théâtre, Genève, Droz, 1996 ; Claude-Gilbert Dubois, Le Baroque, profondeur de l’apparence, Paris, Larousse, 1973 et plus récemment Le Baroque en Europe et en France, Paris, PUF, 1995 ; Didier Souiller, La Littérature baroque en Europe, PUF, 1988.

[2] Souiller, op. cit., notamment pp. 12-14.

[3] L’ironie extraordinaire est que le présent colloque cherchait à réunir francisants et anglicistes, au moment même où le département de lettres de l’université de Paris 3 organisait un grand colloque sur les méthodes critiques anglo-saxonnes appliquées au 17e siècle français, néo-historicisme en tête – dialogue de sourds ?

[4] Le Dictionnaire des idées reçues, Paris, 1913, article « député » et surtout « époque » (« EPOQUE (la nôtre) : Tonner contre elle. Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. L’appeler époque de transition, de décadence »). On croirait entendre les opposants au baroque.

[5] Jean-Pierre Maquerlot parle quant à lui d’âge maniériste (Shakespeare and the Mannerist Tradition : A Reading of Five Problem Plays, Cambridge : CUP, 1995) ; voir Gisèle Venet, « L’Angleterre dans l’Europe baroque », Littératures classiques, 36 (1999), pp. 153-63, et « Le théâtre au XVIIe siècle », in Histoire de la littérature anglaise, François Laroque, Alain Morvan, Frédéric Regard, PUF, 1997, pp. 203-79, en particulier pp. 228-43. Les critiques anglo-saxons qui adoptent cette typologie sont rares, mais ils existent. Cf. l’étude classique d’Odette de Mourgues, Metaphysical, Baroqye, and Precieux Poetry, Oxford, Clarendon, 1953, ou un ouvrage comme celui de Peter Skrine, The Baroque, Literature and Culture in Seventeenth-Century Europe (Londres : Methuen, 1978). Pour deux synthèses éclairantes sur l’utilisation du « baroque » en Angleterre, voir F. J. Warnke, « Baroque Once More : Notes on a Literary Period », New Literary History, 1.2 (1970), pp. 145-62 et Helmut Hatzfeld, « The Baroque from the Viewpoint of the Literary Historian », Journal of Aesthetic and Art Criticism, 14.2 (1995), pp. 156-64. Cependant, il faut noter que l’expression « Baroque age » désigne le plus souvent, dans les pays anglo-saxons, la toute fin du 17e siècle et la première moitié du 18e siècle et qu’on l’emploie surtout en Angleterre pour parler de musique et d’arts plastiques.

[6] Voir par exemple, The Penguin Book of Renaissance Verse, 1509-1659, eds. David Norbrook et H. R. Woudhuysen, Allen Lane, The Penguin Press, 1992.

[7] Cf. Dubois, Le baroque en Europe et en France, op. cit., et G. Venet, « Le théâtre au XVIIe siècle », op. cit.

[8] Cette approche critique ne revient nullement à faire de ces deux notions des concepts ahistoriques à la manière d’Eugenio d’Ors, car elles restent ancrées dans un moment historique, la fin du 16e siècle et le 17e siècle. Cf. Eugenio d’Ors, Du baroque, trad. Agathe Rouart-Valéry, Paris, Gallimard, 2000 [1931(. Voir Gisèle Mathieu-Castellani, « Discours baroque, discours maniériste. Pygmalion et Narcisse », in Questionnement du baroque, ed. Alphonse Vermeylen, Louvain, Nauwelaerts, 1986, pp. 51-74 ; « Marcel Raymond et Jean Rousset, maîtres-pilotes en baroquie ; la critique séminale de Marcel Raymond ; Portrait de Jean Rousset en critique amoureux », Œuvres et Critiques, XXVII. 2 (2002), pp. 153-68, ainsi que « Vision baroque, vision maniériste », article publié dans ce volume ; Gisèle Venet, « Shakespeare, maniériste et baroque ? », BSEAA 17-18, 55 (2002), pp. 7-25.

[9] Voir les articles de Gisèle Mathieu-Castellani et de Gisèle Venet dans ce volume pour deux mises au point éclairantes.

[10] Voir « Vision baroque, vision maniériste », article figurant dans ce volume.

[11] Ibid..

[12] C’est l’intuition que développe Gisèle Venet dans un article récent, « Twelfth Night et All’s Well that Ends Well : deux comédies que tout oppose, ou deux moments d’une même esthétique ? », Études Anglaises, 58-3, 2005, suivant en cela les pistes évoquées par Gisèle Mathieu-Castellani dans « Discours baroque, discours maniériste. Pygmalion et Narcissse » (op. cit.).

[13] Venet, « Shakespeare, maniériste et baroque ? », p. 25.


Pour citer l'article :

Line Cottegnies, Christine Sukic, « Avant-propos », Études Épistémè9, 2006. Baroque/s et maniérisme/s littéraires, p. 1-6.

URL: http://revue.etudes-episteme.org/spip.php?article71


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Études Épistémè,
9, 2006. Baroque/s et maniérisme/s littéraires

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