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Gisèle Venet

Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III


Giordano Bruno et Robert Burton : anatomie de deux styles littéraires pour une épistémè baroque

 


Résumé / Abstract


Entre 1548, naissance de Bruno, et 1640, mort de Burton, la crise majeure de l’épistémè, qui voit s’ébranler la vision ptoléméenne d’un monde clos avec pour centre fixe la terre immobile, héritée d’Aristote, coexiste avec l’insurrection anticlassique dans la littérature. Des œuvres – dont celles de Bruno – en infraction aux règles d’Aristote et agiles à créer des effets de décentrements, à exacerber la poétique des antonymes ou des figures oxymores de la tradition pétrarquiste et de la voluptas dolendi se multiplient, favorisant l’expression, voire permettant la conception de réponses appropriées aux défis que lancent à la pensée mathématique et métaphysique l’héliocentrisme formulé par Copernic et son corollaire, le mouvement de la terre autour du soleil et sur elle-même, ou la coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues et la possibilité de penser l’infini qui s’y attache. Le maniérisme des écrits de Bruno apparaît alors comme l’outil privilégié pour rendre manifeste la contradiction dans les choses par une poétique de la contradiction dans les mots qui à son tour permet à une pensée libérée de toute règle et de toute inféodation à des normes de concevoir non seulement les conséquences du décentrement de l’héliocentrisme mais la multiplication de systèmes solaires identiques dans un univers infini. Burton, sous le masque d’un Démocrite ambigu, fasciné par la pensée de Bruno et les nouvelles cosmologies, invente dans sa prose baroque en méandres l’écriture en liberté, la « digression », qui lui permet de s’élever au-dessus des humeurs, tributaires de la cosmologie d’Aristote, pour explorer d’autres cosmologies et débattre de toutes leurs conséquences, y compris un nouveau modèle de « monde à l’envers » de mondes multiples ou de chaos dans un univers infini. Bruno comme Burton nous contraignent à redonner à travers eux à la littérature, au phénomène esthétique, et en particulier à cette singularité du baroque et du maniérisme, son statut de métaphore épistémologique, comme si une force de conceptualisation était là en œuvre dans la forme même que s’imposent des auteurs par leurs choix d’écriture et la remodelait à son tour, avant même que des connaissances ou des concepts plus définitifs prennent place dans une philosophie des sciences pleinement assumée. Il s’agit bien de reconnaître à l’esthétique son plein statut d’épistémologie en acte dont trop d’études « culturelles » ou de pure épistémologie scientifique voudraient la dissocier.

Between Bruno’s birth in 1548 and Burton’s death in 1640, the Ptolemaic cosmology derived from Aristotle, that of a closed world with a motionless earth as its fixed centre, finds itself increasingly questioned, while literature itself goes through a form of anticlassical mutiny. A whole series of works appear in print (among which Bruno’s), which gleefully transgress Aristotle’s rules ; all relish in irregular decentering effects, playing with oppositions in hitherto unknown extreme ways, and playfully exploiting the oxymoron of the Petrarchan tradition and its voluptas dolendi. Relying on the dynamics of the coincidentia oppositorum devised by Nicholas de Cusa and extensively put to use by Bruno, these devices may have helped authors to meet the challenge re-launched by Copernicus and his heliocentric theory (with its corollary, the revolution of the earth around the sun and on itself). They may have been instrumental in contriving more appropriate responses to the Copernican hypothesis in physics and metaphysics. This paper claims that Bruno’s mannerist ’turn’ in prose and poetry, a poetics of linguistic contradiction, can be seen as a powerful instrument with which to uncover the contradictions posed by the new vision of the world. This turn freed him from inhibiting rules, leaving him unhampered not only to imagine a heliocentric world and a moving earth, but also to conceive other multiple solar worlds in an infinite universe. Under the mask of Democritus, Burton appears fascinated by Bruno’s hypotheses and other emerging cosmologies. In his freely meandering baroque essay, Burton temporarily abandons the theory of humours derived from the Aristotelian cosmology, to escape into a « digression of air » that allows for a meditation on new cosmological models and calculations, including a new version of the baroque topos of the world-upside-down that takes after Bruno’s vision of innumerable worlds in an infinite universe. Both Bruno and Burton invite us to reconsider mannerist and baroque aesthetics in literature as epistemological metaphors for compelling modes of thought. New ways of thinking about epistemes thus found their way into existence through the flexibility of language and literary forms before they could actually make a difference in the history of science. The aesthetic approach of literary works is too often denied by historians of science its value as a form of ’epistemology in progress’.

L’auteur


Gisèle Venet est professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle-Paris III. Après une thèse d’état sur Temps et vision tragique. Shakespeare et ses contemporains, récemment rééditée (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002) qui dégageait déjà les composantes baroques de ces auteurs, elle a enseigné et dirigé des travaux sur Shakespeare et ses contemporains, publiant, outre de nombreux articles sur la période maniériste et baroque, des éditions critiques, le plus souvent bilingues (Webster, aux Belles Lettres, et en collaboration étroite avec Jean-Michel Déprats, John Ford, et surtout Shakespeare chez Gallimard, en Folio Théâtre ou dans la Bibliothèque de la Pléiade). Une édition collective du séminaire Epistémè est parue sous sa direction : Robert Burton, Anatomie de la Mélancolie, Gallimard, Folio Classique, 2005. Le séminaire de recherche pluridisciplinaire qu’elle a refondé en 1990 sous le nom Epistémè, se prolonge désormais par une revue électronique avec comité de lecture, www.etudes-episteme.org.



Pour citer l'article :

Gisèle Venet, « Giordano Bruno et Robert Burton : anatomie de deux styles littéraires pour une épistémè baroque », Études Épistémè, 9, 2006. Baroque/s et maniérisme/s littéraires, Actes du colloque, p. 7-38.

URL: http://revue.etudes-episteme.org/spip.php?article72


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Études Épistémè,
9, 2006. Baroque/s et maniérisme/s littéraires

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