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Géralde Nakam

Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III


La « maniera » de Montaigne : quelques traits, et leur sens

 


Résumé / Abstract


« Tonner contre » ? Sûrement pas ! L’auteur de cet essai a essuyé quelques foudres pour avoir, dès les années 1970, présenté et précisé le Maniérisme de Montaigne dans ce grand courant esthétique de son temps, et plus encore, curieusement, pour avoir, plus tard, observé qu’en France la poésie maniériste atteint sa perfection chez Maurice Scève, dans sa Délie. L’appellation était tenue pour infamante ; il est vrai qu’elle culbutait pas mal d’idées reçues. Héritière de l’anti-italianisme du calvinisme, redoublé du rejet de toute la période des Valois, d’une part, de l’autre, corsetée dans une certaine idée, fort réductrice, du « classicisme » du XVIIe siècle, la France reste, aujourd’hui encore, méfiante à l’égard du Maniérisme, et le tout dernier pays d’Europe à reconnaître et à comprendre cette catégorie esthétique essentielle à la Renaissance. Il faudrait se demander pourquoi, au contraire, celle du « Baroque » a joui chez nous d’un succès immédiat, voire délirant, et d’un engouement général depuis un demi-siècle : une véritable déferlante. Le très beau Circé et le Paon de Jean Rousset, d’une grande nouveauté à son heure, n’en est certainement pas la seule explication. Certes, cet ouvrage apportait une véritable libération, et par rapport au cadre étroit de la critique littéraire, et par rapport à ce « classicisme » abusivement doctrinaire. Mais ne serait-ce pas aussi que ce « baroque », en effaçant le Maniérisme honni (dont il recouvre pourtant chez Jean Rousset un très large pan), redonnait à « la fille aînée de l’Eglise », inconsciemment peut-être, des raisons de se plaire en son sein ? La séduction exercée par le « baroque » et le phénomène de mode qui en découle, mériteraient assurément une étude sociologique. L’auteur du présent article refuse, au risque de s’attirer d’autres foudres, le « tout baroque », qui sévit depuis trop longtemps déjà, surtout en France, où il a, au demeurant, remplacé l’impérialiste « tout classique ». L’étude suivante illustre comment quelques traits (entre autres) de la « manière » de Montaigne (qui sont ceux-là mêmes du grand Maniérisme contemporain et notamment italien) servent, par leur singularité même, l’expression de la singularité de l’écrivain et de sa pensée.

« Boom against » Mannerism ? Surely not ! The author of this essay got into trouble, back in the 1970s, because she presented and defined Montaigne’s Mannerism as part of the artistic Mannerism of his time, and even more for showing that French Mannerist poetry climaxed with Maurice Scève’s Délie. Then the label was held as infamous ; and it is true that it went against many preconceptions about the period. France, an heir to a Calvinistic anti-Italian movement and reacting against all the Valois, has remained to this day suspicious of the aesthetic notion of « Mannerism », contrary to many other European countries, in part because of its adhesion to the reductive concept of a seventeenth-century « Classicism ». It would be interesting to wonder why the « Baroque » has, on the contrary, been such an immediate, raging success, inundating France for the last half a century like a all-engulfing wave. Jean Rousset’s very beautiful study, Circé et le Paon, which was read as very innovating when it first came out, cannot explain everything. It did go against the narrow framework of the literary criticism of the period, especially against the very doctrinaire notion of « Classicism ». But it might also be that this « Baroque », supplanting a hated « Mannerism » (even though in Jean Rousset’s Baroque overlaps with a large portion of the latter), gave France, « the eldest daughter of the Church », new reasons to feel at peace with its Catholicism — perhaps even unconsciously. The seduction of the « Baroque » and the fad to which it led would deserve to be studied as a sociological phenomenon. The author of this essay refuses to abide by the all-purpose « Baroque » which has now for too long dominated literary studies in France, where it has virtually replaced the imperialistic « Classicism ». This study will show how a few traits of Montaigne’s « manner » — which in fact correspond to characteristics of the great Mannerism of the time, in particular Italian — can illustrate through their specificity the very specificity of the writer and his thought.

L’auteur


Géralde Nakam est Professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l’Université de Paris 3 - Sorbonne Nouvelle. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Montaigne et son temps (Nizet, 1982, réédition Gallimard, 1993), Les Essais, miroir et procès de leur temps (Nizet, 1984, réédition Champion, 2001), Montaigne, La Manière et la matière (Klincksieck, 1992, réédition Champion 2006) et Le Dernier Montaigne (Champion, 2002)



Pour citer l'article :

Géralde Nakam, « La « maniera » de Montaigne : quelques traits, et leur sens », Études Épistémè, 9, 2006. Baroque/s et maniérisme/s littéraires, Actes du colloque, p. 131-141.

URL: http://revue.etudes-episteme.org/spip.php?article77


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